Pour un moment hors du temps

Pour commencer, un livre qui n’est ni un roman, ni un témoignage, ni un essai, seulement un moment de lecture… La Maison du retour, c’est la vieille demeure que Jean-Paul Kauffmann a achetée juste après ses trois ans de captivité au Liban; un espace neutre pour se reconstruire, “changer d’habitudes”. Il en décrit les murs étrangers, la forêt des Landes qui l’entoure, l’arial, le jardin traditionnel landais laissé à l’abandon, mais aussi le chantier qui avance. Tout doucement, on respire, on savoure un lieu et une nature apaisée où Kauffmann accepte, dépasse son traumatisme et renaît peut-être.

De ce texte me vient une profonde conviction que lorsqu’on perd pied, lorsqu’on perd ses repères, on survit en s’appropriant un espace. Kauffmann a cherché longtemps la maison où il pourrait faire face, se réinventer pour affronter ce retour à la normalité. A Séoul nous avons mis avec M. toute notre énergie pour trouver l’appartement qui faciliterait notre exil coréen. Et c’est en profitant de sa luminosité, en découvrant ses bizarreries et son côté biscornu, que j’ai cessé d’agir comme un passager clandestin, accepté notre déménagement et commencé à explorer ma rue, puis plus tard mon quartier. En faisant siens quatre murs, en les recouvrant où en choisissant de les laisser nus, alors seulement on peut apprivoiser le reste.

Mais pourquoi décrire une maison, quand on a vécu l’enfer? Kauffmann est enlevé par le Jihad islamique à Beyrouth en 1985 avec le Professeur Michel Seurat. Il n’est libéré qu’après trois ans de captivité où enchainé, mal nourri, privé de soin, battu, il survit grâce à la lecture. À l’exception d’une conférence de presse juste après sa libération, il n’a plus jamais évoqué directement sa captivité… Au delà du devoir de mémoire ou de l’intérêt du public, l’écriture ou la vie* telle que l’a décrit Semprun m’avait semblé un exercice obligatoire pour revenir à une vie “normale” après un traumatisme de cette ampleur. Autre génération? Sans doute. Culpabilité d’être rentré sans Michel Seurat, mort seul dans sa cellule faute de soins? Possible. Et pourtant, Kauffmann n’a pas cessé de publier depuis. Dans chacun de ses textes, pour qui sait y être attentif, l’enfermement, sans cesse affleure. Dans La Maison du retour, c’est la volonté d’une propriété sans clôtures; ou encore ces livres qu’il n’ouvre plus parce que l’emprisonnement a cassé cette soif dévorante de lecture qui l’habitait “avant”. On est loin de la profusion de détails du récit d’Ingrid Betancourt** d’où notre instinct voyeur s’extirpe rassasié… Ici, on découvre cette autre façon de “dire”,  tout en pudeur et en retenue, où ce qui est indicible est respecté dans sa plus littérale exigence : si on ne peut dire, il faut dire autrement et autre chose.

Convaincu que “la vérité n’existe que dans la mesure où elle se dérobe”***, à la “purgation par les mots”****, Kauffmann a choisi la rémission par le silence et la solitude.  On en sort serein et avec l’envie d’aller marcher dans les chemins sableux des Landes.

KAUFFMANN Jean-Paul, La Maison du retour, 2007, Nil Edition, Paris

* SEMPRUN Jorge, L’Écriture ou la vie,1994, Gallimard, Paris;  ** BETANCOURT Ingrid, Même le silence a une fin, 2010, Gallimard, Paris; *** et **** Forum du nouvel observateur le 8 avril 2005

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